Le statut global de l’image en sociologie visuelle

Le chercheur britannique John Tagg, spécialiste de l’histoire de la photographie, a bien résumé la position de l’image : elle est une « rhétorique de la vérité mobilisée[1] ». Que faut-il entendre par cette position ? En fait, l’avantage de l’image, c’est qu’elle est en mesure de représenter une multitude de situations sociales qu’il est possible par la suite d’interpréter de différentes façons en fonction de l’angle d’analyse sociologique privilégié. Par exemple, une photographie montrant un pêcheur peut représenter le rôle social qu’investit un individu le week-end venu (activité de loisir), ou bien, un individu dont c’est la principale source de revenu.

© Pierre Fraser / Pêcheur dans la rivière / Parc Chauveau, Québec, 2016

La photo ci-dessus est significative en ce sens, car sans disposer d’aucune description préalable, il est possible de se rendre compte que le pêcheur en question s’adonne à une activité de loisir. Elle révèle également un certain statut social, car le pêcheur en question est vêtu de l’habillement approprié pour s’adonner à cette activité, habillement qui vaut au bas mot 170 $, il dispose d’une canne à pêche dernier cri (120 $) et d’un moulinet de haute précision (240 $). La date où la photo a été prise (7 juin 2015) indique qu’il s’agit vraisemblablement d’un individu qui ne travaille pas le week-end (ou qu’il ne travaillait pas ce week-end-là), et qu’il est en mesure de profiter de ses moments de loisirs. Concrètement, le contexte dans lequel une image a été saisie déploie en bonne partie la portée sociale de celle-ci.

© Pierre Fraser / Deux classes de pêcheurs : dans la rivière et sur la berge, 2016

Sociologiquement parlant, les images ont la capacité de révéler les mécanismes de la vie sociale. Elles révèlent les connexions qu’établissent les gens avec les objets et le territoire et montrent comment les gens interagissent avec leur milieu. Tout comme l’approche quantitative en sociologie permet d’aller au-delà de la simple constatation d’un fait social et de mettre en lumière ce qui était auparavant invisible à la simple investigation, l’approche qualitative, et spécifiquement l’approche visuelle, permet en plus d’archiver la réalité sociale, c’est-à-dire de fournir un accès visuel à une réalité sociale passée. C’est ce que Mills nomme l’« imagination sociologique[2] ». Cette notion d’imagination sociologique proposée par Mills stipule que l’image permet d’établir des liens et des connexions entre l’histoire au sens large et les réalités sociales dans lesquelles la vie au quotidien est vécue. L’image possède aussi cette capacité à passer du plus impersonnel (société/structure) au plus intime (individu/agent) et de voir comment les deux s’interconnectent. En somme, la grande qualité de l’image réside dans cette capacité à montrer le particulier, le local, le personnel et le familier, tout en suggérant qu’elle s’inscrit dans une réalité sociale beaucoup plus large. Autrement dit, l’image permet de comprendre comment les plus petites unités de l’analyse sociale — les gens, les objets — agissent pour former une réalité sociale globale où toute activité personnelle est essentiellement sociale, où tout ce qui est social renvoie inévitablement à ce qui est personnel.

Si l’image, entendre ici la photo, permet de révéler les mécanismes de la vie sociale, le film, quant à lui, va encore plus en profondeur pour comprendre comment les plus petites unités de l’analyse sociale, en sociologie visuelle — les gens, les objets —, agissent pour former une réalité sociale globale où toute activité personnelle est essentiellement sociale, où tout ce qui est social renvoie inévitablement à ce qui est personnel. À ce titre, le pêcheur des pages précédentes montrent comment ce dernier agit et réagit avec son environnement pour s’adonner à la pratique de la pêche. Il montre aussi comment, sans être vêtus de la même façon que le pêcheur au milieu de la rivière, les gens sur la berge s’adonnent à cette pratique.

© Pierre Fraser / La pêche comme activité familiale, 2016

[1] Tagg, J. (1988), The Burden of Representation: Essays on Photographies and Histories, Minneapolis: University of Minnesota Press.

[2] Mills, C. W. (1997), L’imagination sociologique, Paris : Éditions la découverte.

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