Cuisiner à fort prix

Chez Épices de cru, situé dans l’aile ouest du Marché Public du Vieux-Port de Québec (2015), un imposant présentoir d’épices et fines herbes a été installé, comme en témoigne la prochaine photographie. L’espace est restreint, seulement une dizaine de clients peuvent être présents en même temps, autrement c’est la cohue. La fin de semaine venue, il s’agit de la portion la plus fréquentée de ce commerce. Chaque fois que je m’y suis présenté, et mon constat n’a strictement rien de scientifique, je n’y ai essentiellement rencontré que des femmes. Il y a peut-être là une étude de genre à faire relativement aux épices et les femmes. Constat pertinent, le prix de 5,49 $ pour 88 gr. d’épices à steak, une fois de plus, rend compte de la clientèle à qui est destiné l’ensemble des produits de ce commerce.

© Pierre Fraser / Le présentoir d’épices et fines herbes chez Épices de Cru, 2015

D’une part, cuisiner, aujourd’hui, avec toutes les émissions de télévision, magazines et applications de toutes sortes qui pullulent, un message s’est installé qui est tout à fait paradoxal : alors que chefs et nutritionnistes ne cessent de rappeler que cuisiner est garant d’une saine alimentation, qu’il répond à un idéal de corporéité, dans le même souffle, peu de gens ont le temps requis pour cuisiner dans un contexte où non seulement le travail réduit d’autant ce temps, mais où les travaux scolaires des enfants et leurs activités parascolaires le réduisent également d’autant.

D’autre part, selon la sociologue Sharon Hays1, le message envoyé par tous ces chefs et nutritionnistes qui occupent une part non négligeable du temps médiatique, cuisiner renvoie à cette idée qu’une bonne mère doit non seulement s’occuper adéquatement de ces enfants, mais aussi les nourrir de la façon la plus saine possible. Conséquemment, les repas cuisinés à la maison seraient devenus le symbole d’une affection maternelle garante de la stabilité familiale dans le but de fournir à la société des citoyens productifs et en santé. En ce sens, cuisiner, dans les conditions actuelles, correspondrait ni plus ni moins qu’à une fraude, pour la simple raison qu’il est pratiquement impossible de parvenir à ce que chefs et nutritionnistes clament sur toutes les tribunes.

© Pierre Fraser / Le courant foodie renvoie aussi à cet idéal des années 1950 où le plat fait maison était garant d’un certain bonheur familial, 2015

En fait, l’idée de cuisiner, concocter et mijoter des plats santé pour toute la famille relèverait d’un idéal qui reflète avant tout les aspirations d’une élite sociale, celle des foodies. Cette idée romantique du plat cuisiné à la maison, où tous les membres de la famille se réunissent ensemble pour manger et discuter ensemble, où la cuisine est un laboratoire équipé des dernières technologies en matière de préparation alimentaire, où la cuisine est aussi un lieu où la sécurité alimentaire est non seulement assurée, mais renvoie également à une alimentation savoureuse digne d’un chef, est une fausseté absolue, une version romancée de ce qu’est l’activité culinaire.

Au total, il se pourrait bien que cette idée de cuisiner à la maison ne soit qu’une savoureuse illusion, une illusion à la fois moraliste et élitiste déconnectée de la réalité des gens pour qui l’activité culinaire, telle qu’elle est actuellement présentée, est un impossible rêve.

© Pierre Fraser /Un présentoir de la boutique Épices de Cru, 2015

Ce type de présentation a ceci de particulier qu’il en met plein la vue. Certes, l’espace est restreint et il faut le maximiser, sans compter que la mise en place des produits renvoie également à une présentation conçue de façon à se distancier des supermarchés. Le client qui entre ici sait qu’il est dans un commerce qui se veut proche du client, c’est-à-dire la petite boutique, le petit commerce de quartier, où le propriétaire cherche à créer une ambiance de consommation conviviale. Évidemment, ce présentoir, à lui seul, avec ses produits importés et raffinés, inscrit toute une classe de repères sociaux et joue invariablement sur la fibre « élitiste-écolo-snob » du consommateur.

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