La sociologie sur les images

La sociologie sur les images se fonde sur l’interprétation, c’est-à-dire l’identification des significations symboliques des images produites dans l’activité sociale et l’explication du processus d’identification et d’analyse des significations symboliques produites dans le but de raconter une histoire. Les sociologues sont de plus en plus invités aujourd’hui à mobiliser les images pour alimenter la compréhension de l’objet d’étude sociologique. Par exemple, pour décrire les phénomènes de stratification sociale, comment l’image peut-elle être une voie d’accès à leur connaissance et à leur compréhension ? Quelle place pour les données visuelles dans cette explicitation ? En mars 2014, mon collègue Pierre Fraser a participé à une table ronde à propos de la ville intelligente. Alors qu’il intervenait sur le fait que l’ajout de technologies pour rendre la ville plus « intelligente » ne conduirait pas forcément à réduire les inégalités sociales, un jeune homme dans la trentaine travaillant pour une société de hautes technologies établie dans le quartier St-Roch de Québec — ancien quartier central défavorisé et depuis revitalisé et embourgeoisé — lui a rétorqué : « Les pauvres ont juste à aller ailleurs… ». Il lui a alors demandé : « Où veux-tu que ces gens aillent ? », et celui-ci de lui répondre : « Ils peuvent se trouver des logements ailleurs, par exemple, dans Limoilou… » Alors qu’il tentait d’expliquer que la revitalisation d’un quartier correspond souvent à l’exode des pauvres, il a donc posé la question suivante aux participants : « Est-il possible de vivre une mixité sociale, même si un quartier est revitalisé ? ». Une jeune femme, début trentaine, lève alors la main : « Personnellement, les pauvres ne me dérangent pas. En fait, je donne au ‘Café en attente’ tout près de chez moi, rue de la Couronne, afin qu’un démuni de mon quartier puisse boire gratuitement un bon café. J’utilise les transports en commun, je consomme dans des commerces de proximité, j’achète mes légumes au Marché du Vieux-Port, je recycle et je participe à la vie du quartier. »

Partant de là, avec mon collègue Pierre Fraser, nous nous sommes demandé comment la sociologie visuelle pourrait bien « raconter l’histoire » d’une réalité sociale à travers l’image, que ce soit par la photo ou la vidéo. En fait, nous n’avons eu qu’à reprendre le slogan officiel de la ville de Québec voulant que le quartier St-Roch soit devenu le Nouvo St-Roch. Dans ce tout nouveau St-Roch revitalisé, la rue St-Joseph a subi, au fil des quinze dernières années, une véritable revitalisation. L’Université du Québec y a implanté son siège social et l’Université Laval y a implanté son pavillon d’arts graphiques dans l’ancien édifice de la Dominion Corset. Le mail couvert de la rue St-Joseph a été détruit et a révélé les devantures des commerces. Des entreprises de marque s’y sont implantées au rythme où des gens plus fortunés s’y sont eux-mêmes installés. Des restaurants huppés sont apparus, des bistros se sont établis et une toute nouvelle faune a remplacé, le jour, celle des démunis. En fonction de ce contexte d’embourgeoisement, la séquence de photos des cinq pages suivantes[1] révèle la réalité de la mixité sociale, montre les parcours visuels dans lesquels une vieille dame, vraisemblablement défavorisée, s’inscrit.

© Pierre Fraser / Rue St-Joseph, devant des commerces s’adressant à une clientèle aisée

D’autre part, de l’autre côté de la rue, un commerce de vêtements griffés québécois situé au sous-sol de l’Église St-Roch, lequel héberge également des services communautaires pour personnes défavorisées. En fait, la paroisse St-Roch, confrontée au problème de la baisse de la pratique religieuse, comme bien d’autres paroisses québécoises par ailleurs, n’a pas eu le choix de chercher des solutions pour rentabiliser ses espaces afin de rencontrer ses obligations financières. Comme le souligne Anne de Shalla, présidente de Signatures Québécoises — un regroupement de ving-cinq designers québécois —, c’est une « église qu’on a voulu revitaliser à des fins plus commerciales et artistiques sans défaire la trame commerciale du quartier[2]. » Pour Christine St-Pierre, ministre québécoise de la Culture, des Communications et de la Condition féminine, l’ouverture de ce commerce « va donner encore plus de panache au Quartier St-Roch qui est en train de se développer de façon extraordinaire ! ». Pour le maire de Québec, Régis Labeaume, « Ce sont des initiatives comme celles-là qui animent le quartier en lui conférant un caractère propre qu’on ne trouve nulle part ailleurs. » Concrètement, « La mode entre à l’église ! », comme l’annonce le slogan de Signatures Québécoises. En fait, la paroisse St-Roch, confrontée au problème de la baisse de la pratique religieuse, comme bien d’autres paroisses québécoises par ailleurs, n’a pas eu le choix de chercher des solutions pour rentabiliser ses espaces afin de rencontrer ses obligations financières.

© Pierre Fraser / Un commerce de vêtements griffés québécois

Il est là le côté intéressant de la sociologie visuelle, en ce qu’il permet de faire ressortir les contrastes et les oppositions dans un lieu géographique donné, de montrer et de démontrer les dynamiques à l’œuvre sur le plan social, économique, financier et politique. Et le cheminement de la dame défavorisée dans ce quartier en pleine revitalisation est évocateur de ces contrastes et oppositions et montre également que la revitalisation d’un quartier a aussi ses limites. Par exemple, le quartier St-Roch a été revitalisé entre le boulevard Charest (artère majeure de circulation) et la rue St-Joseph (rue commerciale), c’est-à-dire deux rues de large sur environ un kilomètre de long. Les repères de la revitalisation se traduisent souvent par un mobilier urbain spécifique, par des panneaux-réclame annonçant le renouveau, par des ilots fleuris, par un pavé fait de briques rappelant les rues de la fin du XIXe siècle — esthétique d’une autre époque censée indiquer aujourd’hui le chic urbain —, par des espaces de rencontres (parvis de l’église ou autres), par des commerces « tendance », par des restaurants ou bistros moyen et haut de gamme. Par exemple, comme le montre les deux photos suivantes, tout juste à l’intersection des rues St-Joseph et Monseigneur-Gauvreau, la revitalisation atteint déjà ses limites.

Encore là, la notion de repère visuel qui construit du sens social, qui construit des parcours et des territoires. D’une part, une revitalisation qui affiche l’expansion économique, qui donne « du panache au Quartier St-Roch qui est en train de se développer de façon extraordinaire », qui annonce que le renouveau embellit le quartier, qui le sécurise aussi en quelque sorte en déportant ailleurs les défavorisés. D’autre part, une revitalisation qui a rapidement ses limites et qui renvoie les plus défavorisés aux franges de ce renouveau économique et social.

La rue Monseigneur-Gauvreau, perpendiculaire à la rue St-Joseph, est, elle aussi, constituée d’un pavé fait de briques, rappel de la revitalisation qui se situe à peine à deux mètres en amont. À l’intersection des rues Monseigneur-Gauvreau et St-François Est, là où est stationnée une voiture de couleur rouge, le pavé fait d’asphalte reprend ses droits, laissant là en plan la revitalisation.

© Pierre Fraser / Rue Monseigneur-Gauvreau, à moins de 2 mètres de la rue St-Joseph (Quartier St-Roch, Québec)

Si, d’une part, une revitalisation qui affiche l’expansion économique, qui donne « du panache au Quartier St-Roch qui est en train de se développer de façon extraordinaire », qui annonce que le renouveau embellit le quartier, qui le sécurise aussi en quelque sorte en déportant ailleurs les défavorisés, il y a aussi d’autre part, une revitalisation qui a rapidement ses limites et qui renvoie les plus défavorisés aux franges de ce renouveau économique et social. La rue Monseigneur-Gauvreau, perpendiculaire à la rue St-Joseph, est, elle aussi, constituée d’un pavé fait de briques, rappel de la revitalisation qui se situe à peine à deux mètres en amont. À l’intersection des rues Monseigneur-Gauvreau et St-François Est, là où est stationnée une voiture de couleur rouge, le pavé fait d’asphalte reprend ses droits, laissant là en plan la revitalisation.

Le style de pavé constitué de briques semble prendre une place importante dans la définition de la revitalisation du quartier St-Roch. C’est un peu comme si la surface plane sur laquelle se déplacent les gens et les véhicules, fait de briques, structurait par défaut l’espace urbain revitalisé autour duquel s’articuleront par la suite en hauteur et en profondeur les autres éléments de l’environnement bâti. En ce sens, la rue Monseigneur-Gauvreau est intéressante à plus d’un égard, car elle montre comment la surface plane constituée de briques qu’est la rue n’a pas achevé son travail de revitalisation, car du côté droit de la rue, un bâtiment est laissé à l’abandon et un autre a été démoli pour faire place à un stationnement de surface. Autrement dit, la revitalisation, dans ce secteur, ne se situe qu’au niveau de la voie carrossable.

Sur la photo ci-dessous, la dame a mis plus d’une minute à traverser la rue, son pas étant scandé par sa capacité à déposer lentement sa canne au sol sur ce type de pavé formé de petites briques, lequel pavé déséquilibrait parfois la dame lorsqu’elle déposait sa canne entre les interstices des briques.

© Pierre Fraser / La traverse de la rue

Il est pertinent de préciser que la démolition de certains immeubles dans un quartier défavorisé conduit à des terrains vacants qui seront parfois utilisés comme stationnement. À remarquer aussi, deux caractéristiques de ces terrains vacants : la prolifération des herbes et les graffitis sur les murs. En fait, le terrain vacant, les herbes folles et les graffitis fonctionnent comme autant de repères délimitant des espaces urbains organisant la perception et la qualification de ce type de milieu. Ces repères fonctionnent aussi comme couples antagonistes fondés sur les dialectiques intérieur/extérieur, inclus/exclus, contenu/contenant à partir des éléments qui les composent ou s’ordonnent à partir d’eux. Ils organisent également des parcours de la défavorisation, structurent le milieu urbain, signalent à ceux qui sont défavorisés leur appartenance à un territoire socialement et géographiquement délimité. Et il est là le côté intéressant de la sociologie visuelle, en ce qu’il permet de faire ressortir les contrastes et les oppositions dans un lieu géographique donné, de montrer et de démontrer les dynamiques à l’œuvre sur le plan social, économique, financier et politique. Et le cheminement de la dame défavorisée dans ce quartier en pleine revitalisation est évocateur de ces contrastes et oppositions.

© Pierre Fraser / Terrain vacant transformé en stationnement

Finalement, la dame « n’a juste qu’à aller ailleurs », pour reprendre les propos du jeune homme qui a interpellé mon collègue. Elle se rend effectivement ailleurs, au Centre Ozanam de la Société de St-Vincent-de-Paul dont la mission est de recueillir auprès de la population des marchandises usagées de qualité afin de les offrir à prix modique aux personnes dans le besoin, et ce, dans le respect de chacun et sans aucune distinction. Contribuer à la lutte à la pauvreté par les économies réalisées avec la vente de marchandises usagées en bon état, maintenir des liens étroits d’entraide financière avec le réseau de la Société de Saint-Vincent-de-Paul, appuyer la cause environnementale en récupérant, en recyclant et en donnant une seconde vie à des quantités importantes de vêtements et d’accessoires, de menus articles, de meubles et d’électroménagers pour les gens qui ont juste à aller ailleurs, le Centre Ozanam est l’endroit tout à fait désigné.

© Pierre Fraser / Une destination socio-économique ciblée, une coopération pour gens défavorisés

[1] Photos prises le 4 octobre 2014 entre 10 h 30 et 10 h 40.

[2] de Shalla, A. (2015), La boutique de mode permanente des créateurs du Québec.

2 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Liliana dit :

    Magnifique projet! Merci pour cette belle contribution à la découverte de la ville, de son histoire et de son dévenir. J’aimerais savoir comment on pourrait utiliser ce matériel dans des formations universitaires.

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    1. Bonjour madame Diaz,

      Tout d’abord, merci pour le bon commentaire !

      En fait, l’utilisation de tout le matériel disponible sur le site (articles, court-métrages, web-série) est libre de droits d’utilisation, car tout a déjà été financé par des dons de citoyens ou d’organismes publics ou privés. La seule chose demandée est de citer l’origine et en autant que faire se peut, de conserver l’hyperlien original.

      Par ailleurs, comme vous le constaterez ici (https://sociologievisuelle.online/sociologie-filmique/#enseignement-en-ligne), nous suggérons, pour les organismes qui sont en mesure de le faire, de contribuer avec un montant somme tout modique s’ils le désirent, mais il n’y a là rien d’obligatoire, car l’utilisation est par définition gratuite.

      La seule chose qui ne soit pas gratuite, est la version papier de la revue « Sociologie Visuelle » et que nous avons rendu accessible suite à une entente avec Amazon.

      En tant qu’enseignant universitaire désormais à la retraite, j’ai voulu, avec mes collègues, rendre accessible au plus large public possible la recherche en sociologie visuelle et filmique.

      En espérant que cela puisse répondre à vos questions, je demeure à votre disposition pour plus d’informations.

      Cordialement,

      Pierre Fraser (Ph.D., sociologue)
      Directeur de la revue Sociologie Visuelle

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