L’entretien photographique (photo elicitation)

L’entretien photographique (entretien avec appui d’images) où le chercheur et l’interviewé se concentrent sur les images sélectionnées par le chercheur. Pour bien comprendre le processus, je vous propose d’examiner attentivement les deux photographies des pages suivantes. La première photo, prise par mon collègue Pierre Fraser, représente un homme assis sur son déambulateur à l’intersection des rues Du Pont et St-Joseph du quartier St-Roch de la ville de Québec, tout près de la Maison Gilles Kègle, qui offre des services aux gens démunis dans un quartier central défavorisé en pleine revitalisation. La seconde photo représente un homme assis sur son déambulateur dans un sentier pédestre situé dans un boisé urbain, soit celui du Parc Chauveau de la ville de Québec, dans le secteur Lebourgneuf, lui-même encadré par un quartier huppé, Le Mesnil, et un quartier de niveau classe moyenne médiane, Neufchâtel. Qu’est-il possible d’effectuer comme analyse à partir de ces deux photos afin de retirer des informations socialement pertinentes à propos de ces deux hommes ? Il faut tout d’abord repérer les différences, et à partir de celles-ci procéder à une analyse différenciée qui sera elle-même encadrée par une certaine démarche qui va du particulier au général.

Le sociologue Jean-Yves Trépos pose là une question tout à fait pertinente : « Quel est alors l’enjeu différentiel d’une utilisation sociologique de la photo elicitation ? On peut le dire simplement : il s’agit d’obtenir des réponses dans de meilleures conditions que dans l’interview classique (c’est le test de l’accès à une population difficile) et il s’agit d’obtenir des réponses plus étoffées (un mélange d’émotion et de connaissance, de morale et de politique). Pour y parvenir, il est nécessaire de mettre au point un dispositif d’enquête spécifique, qui s’ajuste à des contraintes thématiques (l’objet central de la recherche) et, comme toujours, qui réponde à quelques interrogations théoriques supplémentaires[1]. » Donc, pour aller du particulier au général à partir de l’analyse comparative des deux photos, il faut produire du sens, décrire les modalités de généralisation et procéder à une mise en récit.

© Pierre Fraser / Homme assis sur son déambulateur (Quartier St-Roch, Québec mars 2015)
© Pierre Fraser / Homme assis sur son déambulateur (Parc Chauveau, Québec, septembre 2015)

Produire du sens, décrire les modalités de généralisation et procéder à une mise en récit s’effectue en trois étapes :

  • ces deux photos doivent conduire à une production de sens, c’est-à-dire décrire ce qu’elles semblent contenir et dire ensuite ce qu’elles suggèrent — deux hommes assis sur un déambulateur dans des contextes différents ;
  • ces deux photos doivent conduire à des modalités de généralisation, c’est-à-dire qu’elles doivent susciter chez l’analyste un jugement global sur la situation sociale des deux hommes assis sur leurs déambulateurs — deux contextes différents, le premier dans un quartier central en plein processus d’embourgeoisement, le second dans un boisé urbain au cœur même d’un quartier de banlieue à la nord-américaine de niveau médian de la classe moyenne ;
  • ces deux photos doivent conduire à une mise en récit qui intègre les deux étapes précédentes, c’est-à-dire que ces deux photos, d’une part, ont délibérément été choisies pour raconter quelque chose de cohérent — cohérence qu’il s’agit de restituer —, et d’autre part, le contact avec l’image doit inciter à produire un récit à propos de tout ou partie des photos : la première photo révèle les vêtements élimés d’un homme qui fume en milieu urbain à l’intersection de deux rues achalandées, tandis que la seconde révèle des vêtements de bonne qualité d’un homme qui observe la nature dans un boisé urbain . Ces deux modalités de mise en récit, n’épuisent pas pour autant toutes les possibilités, mais elles désignent un continuum narratif compris entre deux pôles. En d’autres termes, bien souvent, derrière un propos généralisant (constatif, esthétique, moral), se profile une expérience vécue pour celui qui analyse ces photos, une relation à un proche, sur un mode finalement inductif. Toutefois, cette méthode a ses limites si on tente d’analyser la photo ci-dessous.
A Chinese merchant’s family (Edward Bangs Drew, 1886)

En fait, si on ne dispose pas des codes requis pour analyser une photo, il devient alors impossible de produire un récit à propos de celle-ci. La photo de la page précédente, prise en 1886 par le commissionnaire de service Edward Bangs Drew (1843-1924) de la Chinese Maritime Customs Service des États-Unis, alors en service à Shangaï, renvoie justement à cette difficulté. Comment interpréter l’habillement des gens représentés sur cette photo, comment déceler les codes sociaux liés aux liens familiaux, comment situer le statut social de cette famille de l’avant-dernière décennie du XIXe siècle si on ne dispose ni des codes sociaux et culturels requis ?

La question de posséder les codes sociaux et culturels requis pour analyser adéquatement une photo s’applique-t-elle aussi à des photos prises dans le contexte de vie d’un individu lui-même immergé dans sa propre culture ? Un jeune étudiant d’aujourd’hui peut-il analyser efficacement une photo datant de 1930 renvoyant à des pratiques religieuses catholiques comme la confirmation et la profession de foi ? Rien n’est moins certain.

[1] Trépos, J. Y. (2015), « Des images pour faire surgir des mots : puissance sociologique de la photographie », L’Année sociologique, vol. 65, no. 1, p. 191.

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