L’art de la marginalité

Cet article est originalement paru dans le deuxième numéro de la revue Sociologie Visuelle.

LE STREET ART a une portée sociologique significative à la fois sur le plan visuel et artistique. Par portée sociologique, j’entends ici la capacité de transformer l’environnement social immédiat à travers le temps. Ces images artistiques, créées par des individus marginalisés, signalent également que ces derniers possèdent le talent et le potentiel d’attribuer à leurs œuvres des caractéristiques sociales, sémantiques et créatrices. Alors que je tenterai de décortiquer la complexité de ce phénomène à travers ces dimensions socioculturelles et sociohistorique, pour y parvenir, je ferai l’hypothèse que les arts de la rue n’ont pas besoin d’être institutionnalisés ou normalisés pour véhiculer un message visuel à caractère social destiné à des gens qui les apprécieront ou non. C’est en parcourant le quartier St-Roch de Québec que je tenterai donc d’analyser la question de la non-conformité à l’art institutionnalisé.

Faut-il ici préciser que toutes les photographies de cet article correspondent avant tout à un repère visuel non codifié, dans la mesure où elles n’ont pas pour fonction de normaliser des comportements. Si chaque œuvre ici présentée s’adresse en premier lieu à une sous-culture, celle des street artists, qui sait comment apprécier l’art de chacun d’entre eux, elle permet aussi aux observateurs non-initiés de les réfléchir et de les interpréter singulièrement.

De plus, il faut non seulement comprendre que la distinctivité est au cœur de chacune de ces créations, mais chacune d’elle se cale dans un crescendo artistique que je tenterai de montrer et d’analyser au mieux possible. Quand on y regarde le moindrement de près, toutes ces photos constituent un réseau visuel, dans le sens il où sont convoqués des repères visuels propres aux certains réseaux sociaux, dont le politique, le financier, et la consommation.

En ce qui concerne la photo ci-dessous, j’ai opté pour une légère contre-plongée afin de donner plus de puissance à cette impression d’une « perspective cavalière » qui scelle l’embouchure de cette rue et qui agit comme une frontière visuelle, c’est-à-dire qu’elle établit une délimitation physique entre la basse-ville et la haute-ville de Québec — les quartiers de la haute-ville étant déjà embourgeoisés, les quartiers de la basse-ville étant en plein processus d’embourgeoisement.

Cette frontière visuelle se signale aussi par sa marginalité que l’on retrouve généralement dans la basse ville. Pour la ville de Québec, que ce soit de l’art ou des graffitis, cela « est considéré comme un acte de vandalisme lorsqu’il est réalisé sans consentement ou autorisation légale sur un lieu public »[1]. Toutefois, les artistes marginaux ne se laissent pas entraver par la loi ; comme le chante si bien Jean Leloup, « Fuck the system, do it, do it, yeah! ».

© Léa Racine-Dessureault / Le crescendo artistique d’une frontière visuelle, 2018

L’impression de « perspective cavalière » que donne cette image illustre le crescendo du street art. Au fond de celle-ci, on observe des graffitis qui deviennent progressivement des dessins plus détaillés, soit celui d’une femme aux cheveux balayés par le vent. Ensuite, on voit apparaitre un visage à l’allure démoniaque, suivi d’une « pluie de yeux », qui aboutissent à une femme aveuglée par une lumière vive. D’après son sourire, on a la sensation que cette lumière éblouissante évoque la contemplation de la connaissance du vrai. Ainsi, on peut percevoir que cette œuvre regroupe des réseaux sociaux qui touchent notamment à la culture, la religion ou la philosophie. Ainsi, cette photo est pertinente pour ce projet, car elle illustre une évolution artistique du street art de plus en plus complexe tant sur les plans picturaux que sémantiques.

La photo ci-dessous est intéressante à plus d’un égard. Elle a quelque chose de « sociale », le bras en extension revendique quelque chose, le point d’interrogation à l’intérieur de l’œil questionne. Cette œuvre artistique s’articule bel et bien comme repère visuel, dans le sens où elle suggère l’accomplissement d’une action en vue d’opérer un changement à l’intérieur de la société. On cherche à inciter les individus à réagir, c’est-à-dire à provoquer chez ces derniers une action concrète pour modifier une situation existante. Autrement, sur le plan de la disponibilité visuelle, cette œuvre est forcément éphémère, car rien ne peut garantir sa stabilité dans l’environnement puisque la ville de Québec détient le droit de l’effacer. Les deux autres photos participent de la même logique, c’est-à-dire qu’elles revendiquent, signalent, soulignent.

© Léa Racine-Dessureault / Mettre le pied à terre, revendiquer, 2018
© Léa Racine-Dessureault / Dominants et dominés, 2018

Le street art est-il une « poubelle » ou plutôt un mot « fourre-tout » dans lequel les médias et les institutions emploient à outrance afin de raffermir leurs propres intérêts (politiques, culturelles ou économiques) ? Le street artist connu sous le nom de C215 nous apprend qu’« une économie s’est créée, très proche de l’industrie du divertissement, et les artistes de la scène graffiti, comme du street art d’ailleurs, acceptent les règles du jeu commercial et ornent désormais les salons des bourgeois. La provocation n’est plus que feinte. Les médias relatent désormais les évènements de street art comme ils relataient jadis un concert de l’effronté Michel Sardou. Le graffiti et le street art sont devenus des métiers comme d’autres, reconnus au point que l’on trouve désormais leur enseignement dans certaines écoles d’art »[2].

En conclusion, si on a parfois l’impression que les street artists forment une minorité qui tente de se faire entendre, et si on a aussi parfois l’impression que certains individus plus « conformistes » ne veulent pas voir s’afficher ce type d’art dans l’espace public, c’est peut-être bien parce que la forme visuelle de cet art ne s’aligne pas sur les normes visuelles de l’art plus normé et établi.

© Léa Racine-Dessureault / L’esprit du capitalisme, 2018

[1] Ville de Québec (2020), Plan de gestion des graffitis, URL: https://www.ville.quebec.qc.ca/citoyens/propriete/graffiti/docs/plan-gestion-graffitis.pdf.

[2] Gerini, C. (2016), « Le street art a-t-il toujours / n’a-t-il jamais existé ? », Cahiers de Narratologie, vol. 30, URL : http://journals.openedition.org/narratologie/7492.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s