La mobilité et ses repères visuels

S’il est impossible de confondre un taxi Uber avec un taxi traditionnel, de confondre un bus avec une automobile, un tramway avec un train rapide, un métro avec un train de surface, il n’en reste pas moins que tous ces repères visuels ont tous une même finalité : transporter des personnes. De là, ce n’est peut-être pas tant la forme du repère visuel qui importe que sa finalité.

Pour rappel, le repère visuel signale et permet non seulement de guider et d’orienter nos actions, mais aussi de normaliser nos comportements, nos conduites, nos jugements, nos attitudes, nos opinions, nos croyances. Cette normalisation, véhiculée par le repère visuel, consiste à différencier ce qu’il convient ou non de faire en fonction de leur désirabilité du point de vue du groupe qui génère la norme.

Le repère visuel agit de façon à orienter nos actions.

Dans l’environnement urbain, des affiches et des panneaux signalent la présence d’infrastructure liées à la mobilité et fonctionnent comme repères visuels. Ils sont de toutes sortes, depuis les feux de circulation, en passant par le code visuel de la signalisation routière, jusqu’aux repères visuels qui signalent la présence d’arrêts d’autobus ou de bouches de métro, etc.

Par exemple, la gare, l’arrêt d’autobus et le quai d’un métro sont tous des repères visuels qui signalent des modes transports différents de celui de l’automobile. Tous ces repères visuels signalent ou suggèrent une opportunité d’actions quant à la mobilité de celui qui les aperçoit, en somme, des repères qui permettent la localisation d’autres repères visuels liés à la mobilité qui doivent déclencher une action, confirmant ainsi à un individu qu’il est bel et bien au bon endroit pour être transporté du point A vers le point B.

À ce titre, le logo de l’entreprise Uber fonctionne également comme repère visuel. Issu de la Silicon Valley, géré par l’industrie des hautes technologies, honni par certains, adulé par d’autres, il s’est à ce point institué en tant que repère visuel, qu’un substantif et un verbe en ont découlé, respectivement ubérisation et ubériser. Toutefois, au-delà de cette transformation linguistique, il faut aussi voir comment le logo d’Uber agit visuellement : s’il a été pendant un certain temps, dans plusieurs grandes villes du monde, perçu comme repère visuel de la remise en question de l’industrie du taxi, il est dorénavant quasi totalement intégré à la notion de mobilité.

© Mario Tama – Getty Images, 2019

Il faut donc envisager l’idée que les repères visuels de la mobilité sont forcément constitutifs du grand réseau visuel de la mobilité. Par exemple, les panneaux informatifs, dans une gare ou un aéroport, même si leurs design respectifs diffèrent, renvoient aux mêmes impératifs de guider et d’orienter nos actions. Autre exemple, prendre un taxi à New York ou à Paris est une expérience relativement similaire en termes de repérage visuel. Prendre le métro à Londres, à Paris ou à Montréal commence tout d’abord par un logo distinctif, mais qui fonctionne de la même façon dans un cas comme dans l’autre : ici se trouve un moyen de transport souterrain et rapide, non soumis aux impératifs de la circulation de surface.

Le taxi est repère visuel de la mobilité, peu importe la ville.

Les repères visuels de la mobilité sont donc efficaces parce qu’ils signalent : (i) la visibilité physique et morphologique ; (ii) la pertinence pour l’action de déplacement ; (iii) la distinctivité, on ne peut les confondre avec d’autres repères visuels destinés à d’autres usages ; (iv) la disponibilité et la stabilité dans l’environnement. Par exemple, la photo ci-dessous représente efficacement la réalité du transport collectif, puisque les seules mains de passagers tenant la rampe définissent de facto ce mode de transport.

Les repères visuels de la mobilité sont à la fois fonctionnels et cognitifs.

Concrètement, l’ensemble de tous les repères visuels qui signalent une opportunité de mobilité constituent un réseau visuel de la mobilité. Partant de là, on dira donc du réseau visuel de la mobilité qu’il est à la fois fonctionnel et cognitif.

Fonctionnel, dans le sens où ce dernier travaille le territoire et réciproquement tout en sollicitant d’autres réseaux visuels : des zones habitées, aux zones de travail, aux zones commerciales, aux zones de restauration, aux zones culturelles, aux zones scolaires, le réseau visuel de la mobilité les interpelle toutes ces zones, agit sur leurs propres réseaux visuels.

Cognitif, dans le sens où les ancrage du réseau visuel de la mobilité dans la ville — systèmes de repérage pour les déplacements (parcours), schémas mentaux pour les parcours à pied, en voiture, etc. — constituent effectivement des réseaux d’appropriation locale ou globale de l’espace —territoire.

On le voit bien, le concept même de repère visuel offre des perspectives d’analyses intéressantes pour décrypter nos milieux de vie, car il est l’élément constitutif d’un territoire visuel donné. Et comme chaque territoire visuel se différencie en partie d’autres territoires dans un seul et même endroit, le concept de repère visuel agit dès lors comme point d’ancrage pour mieux comprendre la visualité d’un lieu.

© Texte : Pierre Fraser (sociologue), 2021

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