Documentaires

Existe-t-il une sociologie visuelle ?

LA SOCIOLOGIE VISUELLE existe-t-elle ? Si la sociologie s’est tout d’abord construite comme une discipline de mots ou de lettres, sous la forme d’argumentations écrites formulées dans une langue naturelle et plus ou moins associée à des données chiffrées à la formalisation permise par le langage mathématique, comment l’image, de plus en plus présente, peut-elle contribuer à la pratique de la sociologie ? Peut-on efficacement utiliser l’image comme modèle d’expression, de communication, de monstration et de démonstration ? Pour répondre à ces deux questions, avec mon collègue Pierre Fraser, nous parcourons les différentes pratiques et tentons d’en dégager des méthodes et des façons de faire. Toutefois, nous osons penser que notre contribution à la sociologie visuelle se trouve dans notre analyse de ses présupposés et que nous reformulons dans les termes de repère visuel et de territoire visuel.

Les travaux de Douglas Harper ont vraiment jeté les bases de ce que pourrait être la pratique d’une sociologie visuelle[1]. Cofondateur, en 1981, de l’International Visual Sociology Association, auteur de Good Company[2] relatant la vie des vagabonds des trains aux États-Unis, travail significatif s’il en est de l’utilisation de la photographie comme moyen d’analyse sociologique, Harper a largement utilisé l’entretien photographique (photo elicitation) lors de ses travaux subséquents. Si les travaux de Douglas Harper ont fait école tant du côté anglo-saxon que francophone, il faut ici souligner les travaux de Jean-Pierre Durand et de Joyce Sebag ainsi que de leurs collègues de l’Université Paris-Saclay qui sont parvenus à établir un cursus universitaire en sociologie visuelle de haut niveau.

Comme le dira lui-même Douglas Harper lors d’une soutenance de thèse en sociologie filmique à Paris-Saclay, « Il y a six ans, le professeur Sebag m’a invité à la soutenance de la thèse de doctorat de sociologie d’Alexandra Tilman, réalisé sous sa direction. Ce fut pour moi un moment d’inspiration. Je suis un sociologue américain qui s’est longtemps battu pour rendre légitime la sociologie visuelle, mais je sais combien les expériences échouent facilement. […] Je ne connais aucun programme de doctorat aux États-Unis où un étudiant diplômé peut produire un film comme élément principal de sa thèse de doctorat en sociologie[3]. » Faut-il préciser que la situation décrite par Harper est exactement la même au Québec et qu’il reste encore beaucoup à faire en sociologie visuelle ; c’est donc ici qu’intervient notre contribution avec cette nouvelle revue.

Faisant écho aux propos de Douglas Harper, Pierre Fraser et moi-même y allons d’une proposition audacieuse : si le rôle de la sociologie visuelle est de se cantonner à ne présenter que des images pour traduire certaines réalités sociales, elle est forcément un sous-produit de la méthode sociologique et ne peut alors prétendre à son autonomie en tant que discipline à part entière. En revanche, si une grille d’analyse permettait de qualifier ce qui constitue le visuel, tout comme de comprendre comment le visuel s’inscrit dans un territoire et dans le social, il serait éventuellement possible de procéder à des analyses sociologiques qui produisent de la connaissance où se conjuguent la construction de l’objet, le travail de terrain et les outils méthodologiques. C’est donc à partir de cette idée que nous proposons la notion de repère visuel — élément de base constitutif d’un territoire visuel — que nous déclinons en réseaux visuelsparcours visuelsfranges visuellesfrontières visuelles et lieux-mouvements.

© Georges Vignaux, 2019

Références

[1] Harper, D. (2012), Visual Sociology, New York : Routledge, 312 p.

[2] Harper, D. (2006), Good Company, New York : Routledge, 224 p.

[3] Sebag, J., Durand, J. P. (2020), La sociologie filmique, Paris : CNRS Éditions, pp. 12-13.